Hobby Japan, B-CLUB, Figure King : les magazines qui ont façonné le garage kit
- Hobby Japan, lancé en décembre 1969 comme magazine de miniatures puis de maquettes militaires, bascule vers les modèles animés après un numéro spécial Gundam épuisé en 1981 et devient un acteur central de la culture Gunpla et garage kit.
- B-CLUB (1985-1998), mook édité par Bandai, allait plus loin qu’un simple magazine : il transformait des concepts amateurs de Mobile Suits jamais commercialisés en véritables garage kits de marque B-CLUB, servant d’incubateur à toute une génération de sculpteurs.
- Figure King, lancé en 1997 par World Photo Press, se spécialise dès le départ dans la figurine peinte et le garage kit résine, au moment où ce segment dépasse la simple maquette plastique — et reste publié près de trente ans plus tard.
- Dengeki Hobby Magazine (1998-2015) incarne la dernière génération de presse papier dédiée au hobby avant la bascule numérique : sa version imprimée s’arrête en 2015, remplacée par un site web.
- Ces titres ont rempli, avant les forums et les réseaux sociaux, le rôle que jouent aujourd’hui les plateformes de fichiers STL et les communautés en ligne : catalogue de références, vitrine pour les créateurs amateurs, et validation critique d’une scène encore informelle.
Avant qu’un sculpteur amateur puisse poster son prototype sur un forum ou vendre un fichier STL en quelques clics, la seule façon de faire connaître un garage kit — ou d’en découvrir un — passait par un magazine papier. Entre la fin des années 1960 et le milieu des années 2010, une poignée de titres japonais a joué ce rôle de catalogue, de vitrine et de filtre critique : Hobby Japan, B-CLUB, Figure King et Dengeki Hobby Magazine en tête. Comprendre leur histoire, c’est comprendre comment une pratique de garage confidentielle est devenue une industrie documentée, commercialisée et transmise de génération en génération de sculpteurs. C’est aussi mesurer ce qui a réellement changé — et ce qui n’a pas changé — depuis que cette fonction est passée du papier à l’écran.
Pourquoi la presse papier a compté autant avant internet
Un garage kit des années 1980 ou 1990 n’existait, pour l’immense majorité des amateurs, que sous la forme d’une photo imprimée dans un magazine. Il n’y avait ni site web pour présenter un nouveau sculpteur, ni réseau social pour partager une photo de prototype peint, ni marketplace pour vendre un tirage résine en quelques exemplaires. Le magazine remplissait simultanément trois fonctions aujourd’hui réparties entre des dizaines d’outils différents : il annonçait les nouveautés présentées lors des conventions comme le Wonder Festival, il documentait les techniques de moulage et de peinture pour un public qui apprenait presque uniquement par imitation, et il donnait une légitimité éditoriale à des créateurs qui, sans lui, restaient invisibles en dehors du cercle restreint des exposants et acheteurs présents physiquement sur une table de convention.
Cette centralité explique pourquoi la ligne éditoriale de ces titres a directement influencé ce qui se vendait et se sculptait. Un sujet mis en couverture ou couvert sur plusieurs pages gagnait une visibilité qu’aucun autre canal ne pouvait offrir à l’époque, et les studios qui parvenaient à y figurer régulièrement construisaient une réputation qui dépassait largement le public présent aux conventions. C’est ce mécanisme, plus que la simple qualité technique des kits eux-mêmes, qui a construit les carrières des studios devenus des références du secteur.
Hobby Japan : du modèle réduit militaire au moteur du Gunpla amateur
Lancé en décembre 1969, Hobby Japan n’a rien d’un magazine de garage kit à ses débuts : il couvre d’abord les miniatures automobiles avant de se recentrer sur la maquette militaire — chars, avions, navires de guerre — porté par l’engouement de l’époque pour ce type de modélisme. Ce positionnement change radicalement au tournant des années 1980. Face à une concurrence grandissante et à un désintérêt progressif pour les sujets militaires, la rédaction publie en 1981 un numéro spécial consacré à Gundam, qui s’écoule en rupture de stock quasi immédiate. Le signal est suffisamment clair pour que le magazine réoriente durablement sa ligne éditoriale vers les modèles animés.
Cette bascule a un effet direct sur la scène garage kit naissante. Hobby Japan développe une relation étroite avec Bandai, contribue à populariser le concept des Mobile Suit Variations — des variantes non canoniques de Mobile Suits Gundam, terrain de jeu idéal pour les sculpteurs amateurs qui produisent alors leurs propres interprétations en résine — et participe au lancement de la gamme Master Grade en 1995. Le magazine devient ainsi une passerelle entre l’industrie du kit plastique sous licence et la scène amateur du garage kit, un terme dont l’adoption au Japon suit d’ailleurs sa propre trajectoire, racontée plus en détail dans notre article sur l’origine du nom garage kit. Le succès éditorial de Hobby Japan a aussi un revers : plusieurs rédacteurs quittent le titre au fil des années 1990 et participent à la création de magazines concurrents, Model Graphix et Dengeki Hobby Magazine, qui viendront disputer sa position dominante sur le segment du modélisme animé.
Aujourd’hui, l’éditeur Hobby Japan Co., Ltd. — fondé la même année que le magazine — a largement dépassé le seul champ de la presse hobby : jeux de rôle sur table, véhicules miniatures, production d’anime, light novels via les collections HJ Bunko et HJ Novels. Cette diversification illustre une trajectoire assez rare dans l’histoire de ces titres : la plupart de ses contemporains n’ont pas survécu au basculement numérique du secteur, quand Hobby Japan a transformé son savoir-faire éditorial en groupe multimédia.
B-CLUB : quand le magazine devient lui-même une marque de garage kit
B-CLUB occupe une place à part dans cette histoire, parce qu’il ne s’est jamais contenté d’observer la scène garage kit de l’extérieur. Lancé en octobre 1985 par la division édition de Bandai, ce mook — un format hybride entre magazine périodique et livre, publié sans code de presse officiel — tire son nom d’un jeu de mots interne, BANDAI · BRAIN · BANK-MEDIA, qui résume assez bien son ambition : devenir la banque d’idées de l’univers du modélisme de l’éditeur.
Ce que B-CLUB a de singulier, c’est d’avoir transformé sa couverture éditoriale en véritable circuit de production. Des concepts de Mobile Suits Gundam jamais commercialisés dans les gammes plastiques officielles de Bandai — des variantes imaginées par des fans, des designs recalés ou simplement jugés trop confidentiels pour une production de masse — étaient repris et commercialisés sous la forme de garage kits de marque B-CLUB, vendus en tirage limité directement via le magazine. Ce mécanisme a fait de B-CLUB un véritable incubateur : des sculpteurs et designers qui n’auraient eu, sans lui, aucun débouché commercial pour leurs créations les plus atypiques y ont trouvé une vitrine officielle, avec le poids commercial de Bandai derrière eux. Le titre a aussi comblé un vide éditorial en couvrant en profondeur le tokusatsu — les productions en prises de vue réelles avec effets spéciaux, comme les séries de kaiju et de super-héros costumés — à une époque où peu de médias spécialisés s’y intéressaient sérieusement.
La structure éditoriale de B-CLUB reflète aussi l’évolution industrielle du secteur qu’il couvrait. Après la dissolution de la division édition interne de Bandai vers 1993, la production du mook est transférée à MediaWorks, tout en conservant la marque Bandai — un déplacement qui préfigure la manière dont l’industrie du garage kit elle-même est passée d’ateliers amateurs isolés à des studios structurés au fil des années 1990. Le titre s’arrête en février 1998, sur son 148ᵉ numéro, après treize années d’existence. Cette capacité à faire dialoguer un support éditorial et une production physique de kits en résine illustre bien à quel point les matériaux et les techniques documentés dans ces pages ont eux-mêmes évolué en parallèle — un fil que nous détaillons dans notre panorama sur l’évolution des matériaux du garage kit.
Figure King : la presse spécialisée face à l’explosion du garage kit résine
Si Hobby Japan et B-CLUB naissent dans l’orbite du modélisme plastique et du Mobile Suit sous licence, Figure King (フィギュア王) prend un chemin différent dès son premier numéro, publié le 4 février 1997 par l’éditeur World Photo Press. Ce mook mensuel, distribué autour du 24 de chaque mois, se positionne d’emblée comme un titre spécialisé dans la figurine peinte et le garage kit résine, plutôt que dans la maquette plastique à assembler. Ce choix éditorial correspond à un moment précis de l’histoire du secteur : celui où le garage kit résine, longtemps produit et vendu en quantités confidentielles lors des conventions, devient un segment suffisamment structuré pour mériter sa propre presse dédiée, distincte de celle du modélisme plastique traditionnel.
Figure King couvre un périmètre volontairement large — figures peintes, garage kits, jouets, y compris certaines collections liées aux produits alimentaires et aux jouets à collectionner vendus en distributeur — qui reflète l’élargissement du public du hobby figurine au tournant des années 2000. Le titre s’inscrit alors dans un paysage éditorial concurrentiel, aux côtés d’autres publications spécialisées comme Hyper Hobby ou Dengeki Hobby Magazine, chacune défendant un angle légèrement différent sur le même écosystème de créateurs et de collectionneurs.
Ce qui distingue surtout Figure King dans cette histoire, c’est sa longévité. Là où B-CLUB s’arrête après treize ans et où Dengeki Hobby Magazine cesse son édition papier au bout de dix-sept, Figure King reste publié près de trois décennies après son lancement — une rareté dans un secteur de presse spécialisée où la majorité des titres nés dans les années 1980 et 1990 n’ont pas survécu à la contraction du marché de la presse imprimée japonaise. Cette continuité en fait aujourd’hui l’une des rares archives papier consultables sur près de trente ans d’évolution du garage kit et de la figurine résine, du sculpteur amateur des années 1990 aux studios professionnels contemporains.
Dengeki Hobby Magazine : la dernière génération avant le numérique
Dengeki Hobby Magazine symbolise la dernière vague de presse papier consacrée au hobby avant que le centre de gravité du secteur ne bascule définitivement en ligne. Lancé par MediaWorks — devenu ensuite ASCII Media Works — avec un premier numéro daté du 25 novembre 1998 (portant la couverture de janvier 1999), le titre couvre le modélisme plastique et les jouets sur un rythme mensuel, dans la continuité éditoriale directe de Hobby Japan dont plusieurs de ses fondateurs sont issus.
Le magazine dépasse le seul cadre japonais : une édition en langue chinoise est publiée à Taïwan par Ching Win Publishing, preuve que la presse spécialisée hobby japonaise circule bien au-delà de son marché d’origine dès la fin des années 1990. Le titre pousse même l’ancrage physique jusqu’à ouvrir, en décembre 2007, une boutique de modélisme baptisée « Super Modelers » à Akihabara — une tentative de prolonger la marque éditoriale dans un espace commercial réel, qui fermera cependant en moins de deux ans, révélateur des limites économiques de ce type de diversification.
Après dix-sept années d’existence, Dengeki Hobby Magazine cesse sa publication papier avec le numéro de juillet 2015, remplacé par le site Dengeki Hobby Web. Cette bascule n’est pas un accident isolé : elle marque, pour l’ensemble de la presse hobby japonaise, le moment où l’essentiel de la découverte de nouveautés, de la critique de kits et de la mise en avant de créateurs amateurs migre définitivement vers des formats numériques — sites, réseaux sociaux, plateformes de vente directe de fichiers STL — plus réactifs qu’un cycle de publication mensuel imprimé.
Ce que les magazines faisaient, et ce qui a pris leur place
La disparition progressive du support papier n’a pas fait disparaître les fonctions que ces magazines remplissaient — elle les a redistribuées. Le rôle de catalogue de nouveautés, autrefois tenu par les pages de Hobby Japan ou de Figure King, est aujourd’hui assuré par les comptes de créateurs sur les réseaux sociaux et par les plateformes de vente de fichiers STL, où chaque sculpteur publie directement ses rendus 3D sans attendre un cycle éditorial mensuel. Le rôle d’incubateur commercial que jouait B-CLUB en transformant des concepts amateurs en kits vendus officiellement trouve un équivalent, moins centralisé mais plus accessible, dans les plateformes de financement participatif et de vente directe qui permettent à un créateur indépendant de commercialiser un fichier sans passer par un éditeur intermédiaire.
Ce qui a changé plus profondément, c’est la dimension physique de la découverte. Un magazine se feuilletait chez soi, mais la rencontre réelle avec les kits et leurs créateurs se faisait sur les tables des conventions — au Japon d’abord, puis, avec le temps, sur d’autres continents. Cette dimension événementielle reste d’ailleurs vivace aujourd’hui en dehors du Japon, comme le montre le développement des conventions garage kit en Europe, qui reproduisent à leur échelle cette fonction de vitrine et de rencontre directe entre créateurs et collectionneurs que les magazines japonais avaient largement contribué à légitimer dès les années 1980 et 1990. L’archive papier constituée par ces titres reste par ailleurs une ressource précieuse : elle documente, numéro après numéro, une évolution technique et esthétique du secteur — des débuts du garage kit et de l’ensemble de son histoire et sa culture — que peu d’autres sources ont chroniquée avec la même régularité sur plusieurs décennies.
Quel est le plus ancien magazine consacré au garage kit et au modélisme animé au Japon ?
Hobby Japan, lancé en décembre 1969, est le plus ancien des grands titres associés à cette histoire, même s’il ne couvrait à l’origine ni le garage kit ni l’animation : il a basculé vers les modèles animés et la scène amateur au début des années 1980, après le succès inattendu d’un numéro spécial Gundam en 1981.
Qu’est-ce qui distinguait B-CLUB des autres magazines de modélisme ?
B-CLUB ne se contentait pas de couvrir les garage kits : il en produisait et en commercialisait directement sous sa propre marque, notamment des Mobile Suits Gundam jamais sortis dans les gammes officielles de Bandai. Ce mécanisme en a fait un véritable incubateur pour des sculpteurs et designers amateurs.
Figure King existe-t-il encore aujourd’hui ?
Oui. Lancé en 1997 par World Photo Press, Figure King reste publié près de trente ans après son premier numéro, ce qui en fait l’un des titres les plus durables de toute la presse hobby japonaise consacrée à la figurine et au garage kit.
Pourquoi Dengeki Hobby Magazine a-t-il arrêté sa publication papier ?
Le titre a cessé son édition imprimée avec le numéro de juillet 2015, après dix-sept ans d’existence, dans un contexte général de bascule du lectorat hobby vers les formats numériques. Il s’est prolongé sous forme de site web, Dengeki Hobby Web.
Ces magazines couvraient-ils uniquement le marché japonais ?
Pas uniquement. Dengeki Hobby Magazine a par exemple existé en édition chinoise à Taïwan dès la fin des années 1990, preuve que l’influence de cette presse spécialisée dépassait déjà les frontières japonaises avant même l’essor d’internet.
Comment ces magazines choisissaient-ils les créateurs ou studios à mettre en avant ?
Le détail des critères de sélection n’est pas documenté dans le détail par les sources publiques disponibles, mais une couverture régulière dans ces pages reposait généralement sur une présence remarquée lors des conventions comme le Wonder Festival, où les rédactions repéraient les nouveautés avant publication.
Où peut-on encore consulter d’anciens numéros de ces magazines aujourd’hui ?
Certains numéros circulent sur le marché de l’occasion japonais, notamment via les librairies spécialisées et les plateformes de revente d’imprimés anciens, mais aucune archive numérique officielle et complète n’est disponible pour l’ensemble de ces titres à ce jour.
Quel rôle jouent aujourd’hui les équivalents numériques de ces magazines ?
Les réseaux sociaux et les plateformes de vente de fichiers STL remplissent une partie des fonctions qu’assuraient ces titres papier : catalogue de nouveautés, vitrine pour les créateurs amateurs et repère critique pour les collectionneurs, mais de façon plus continue et moins centralisée qu’un cycle de publication mensuel.
Conclusion
De la maquette militaire des débuts de Hobby Japan aux kits Gundam vendus directement par B-CLUB, en passant par la spécialisation figurine de Figure King et la dernière génération papier incarnée par Dengeki Hobby Magazine, ces titres n’ont pas seulement rendu compte de l’histoire du garage kit : ils l’ont activement façonnée, en donnant une vitrine et parfois une existence commerciale à des créations qui seraient sinon restées confinées aux tables de convention. Leur disparition progressive du kiosque n’a pas éteint cette fonction, elle l’a dispersée entre réseaux sociaux, plateformes de fichiers STL et conventions physiques qui continuent, chacune à leur manière, le travail de découverte que ces pages imprimées assuraient seules il y a encore vingt ans.